Fusion Rossel-IPM : à quoi va ressembler le nouveau paysage de la presse francophone ?
L’Autorité belge de la concurrence a donné son feu vert à la fusion entre les deux groupes de presse. Rossel pourra donc contrôler plus de 90 % du marché, le prix à payer pour la survie du secteur. Le groupe devra toutefois respecter des garanties strictes en matière de pluralisme et d’indépendance des rédactions. Six questions pour comprendre.
La Belgique francophone s’apprête à vivre l’un des plus grands bouleversements du paysage médiatique de son histoire. Ce vendredi, l’Autorité belge de la concurrence (ABC) a en effet donné son feu vert à la fusion entre les deux groupes de presse familiaux, Rossel et IPM. A l’issue de cette opération, soumise à un certain nombre de conditions strictes en termes de pluralisme et d’indépendance des rédactions, Rossel contrôlerait plus de 90 % des titres de presse francophones. Cette opération inédite, qui ne sera effective qu’au début de l’automne, soulève un certain nombre de questions tant sur l’avenir de l’information qu’au sein des rédactions. Décodage en six questions.
Que prévoit l’opération de fusion ?
Rossel ne rachète pas en tant que tel IPM. Le faire-part de mariage publié le 24 juin 2025 décrit une opération de fusion par absorption, via un échange d’actions (et non de cash). Les actionnaires familiaux historiques de Rossel (Hurbain, Marchant et Defourt) accueilleraient une nouvelle famille, les le Hodey, propriétaires d’IPM.
Concrètement, IPM apportera donc ses activités de presse écrite en échange de 10 % du capital. Compte tenu de la dégradation du marché, et donc de la valeur d’IPM, cette part pourrait diminuer à 9 ou 8 %. Rossel, éditeur du Soir, de Sudinfo (La Capitale, La Meuse, La Province…), de Soirmag, Ciné-Télé Revue et actionnaire à 50 % de RTL et de Mediafin (L’Echo, De Tijd), hériterait donc de La Libre, la DH/Les Sports, des Editions de L’Avenir, Moustique et de 50 % du Courrier international et de Paris Match Belgique.
LN24, Fun Radio et les activités dans les agences de voyages ainsi que le QG d’IPM, près du Cinquantenaire (Bruxelles), resteront logés dans une nouvelle entité, baptisée Maja Group, dont les le Hodey resteraient propriétaires à 100 %. A noter que des synergies existaient déjà entre ces deux groupes puisque Rossel imprime l’intégralité des titres d’IPM. C’est le cas aussi au niveau des régies publicitaires ou au niveau international, notamment pour négocier les droits voisins auprès des Gafam.
A quoi ressemblera le nouveau paysage de la presse francophone ?
La réponse est simple : un groupe, Rossel, contrôlera l’immense majorité des titres que l’on retrouve en ligne ou en kiosque. Il sera divisé en trois grands pôles. Un « Pôle Soir », toujours basé rue Royale à Bruxelles (comprenant également Soirmag, SoSoir, Références…). Un « Pôle IPM » composé de La Libre et de la DH/Les Sports. « Mais en réalité, il faut plutôt voir La Libre et la DH comme des pôles à part entière », nous précise Bernard Marchant, CEO de Rossel. Ces titres resteront basés à Etterbeek. Troisième pilier : Sudmedia, un nouveau « grand pôle wallon », installé à Bouge (Namur), qui consolidera l’offre régionale de Sudinfo et des Editions de L’Avenir.
La règle chez Rossel c’est qu’un titre doit être rentable et qu’il ne peut pas en subsidier un autre
Bernard Marchant, CEO de Rossel
Comment Rossel et IPM justifient-ils leur mariage ?
Partout dans le monde où l’on observe des mouvements de concentration ou des disparitions de titres (plus d’un par semaine aux Etats-Unis depuis 2005), les arguments sont les mêmes : concurrence féroce des plateformes (qui siphonnent les audiences et les revenus publicitaires), extraction massive de contenus par les acteurs de l’IA, sans contrepartie…
En Belgique francophone, s’ajoutent deux problèmes mis en avant par Bernard Marchant et François le Hodey, patron d’IPM : la concurrence jugée « illégale » des contenus d’information gratuits proposés en ligne par l’opérateur public, la RTBF. Mais surtout, la décision de la Vivaldi (mise en œuvre par l’Arizona) de ne plus soutenir la distribution postale des journaux. La fin de la concession accordée à bpost a porté un coup quasi fatal à IPM, qui a dû mettre en place des mesures de chômage économique.
Dans leur communiqué commun, le 24 juin 2025, les deux groupes présentent donc leur fusion comme « une réponse pragmatique et volontariste face à la domination des plateformes et à la révolution de l’IA ». Qui permet de « veiller à la pérennisation du journalisme professionnel indépendant en Belgique francophone » et « de renforcer un modèle éditorial basé sur l’indépendance, le pluralisme et la qualité de l’information ». Et le seul chemin pour y arriver, c’est d’être rentable. Rossel l’est encore (grâce aussi à son assise dans le nord de la France), mais IPM peine à le rester.
Cette fusion menace-t-elle le pluralisme de l’information ?
Même l’Unesco et l’OCDE s’en inquiètent : l’effondrement des revenus publicitaires traditionnels et la captation de la valeur par les plateformes numériques poussent les médias à se regrouper pour atteindre une taille critique. Le hic, c’est que ces concentrations conduiraient mécaniquement à une homogénéisation de l’information, à travers les synergies, les réductions de coûts, le licenciement de journalistes. Bref, un appauvrissement de l’offre. Le pari de Rossel vise justement à démontrer l’inverse : « Ce projet repose sur la conviction que le pluralisme est une richesse et qu’il est économiquement vertueux », puisque « seule une offre éditoriale diversifiée permet de toucher l’ensemble des publics », écrivait-il encore en juin 2025.
La concentration pourrait en effet entraîner la disparition de plusieurs titres, une harmonisation des contenus et une diminution de l’indépendance rédactionnelle
L’Autorité belge de la concurrence
Dans son communiqué diffusé ce vendredi, l’ABC souligne bien que « la concentration pourrait en effet entraîner la disparition de plusieurs titres, une harmonisation des contenus et une diminution de l’indépendance rédactionnelle ». En ce qui concerne le marché des services journalistiques, l’Autorité a également identifié des risques liés au pouvoir d’achat de l’entité fusionnée. « Celle-ci occuperait en effet une position unique d’employeur dans le segment de la presse écrite du marché des services journalistiques, ce qui pourrait l’inciter à dégrader les conditions de travail des journalistes. »
Quelles sont les conditions fixées par l’ABC ?
Pour montrer patte blanche, Rossel avait adressé à l’ABC, en mai dernier, une série d’« engagements », sur lesquels, dans un second temps, l’Association des journalistes professionnels a pu formuler ses remarques. Si l’aval de l’ABC à la fusion ne faisait planer l’ombre d’aucun doute (vu l’urgence pour IPM), le suspense tenait plus au sort qu’elle réserverait à ces fameux engagements : les maintenir, les renforcer ou, au contraire, les affaiblir.
Verdict : pour la plupart, l’ABC les confirme, sauf, visiblement, les garanties de ne pas détériorer les conditions de travail des journalistes indépendants. En revanche, Rossel s’engage à maintenir « la quasi-totalité des titres de presse quotidienne francophone, tout en leur garantissant les moyens de fonctionner et de se développer de manière indépendante ». Le groupe s’engage aussi sur le fait que « les titres, comme Le Soir, La Libre, L’Avenir ou la DH, conserveront leur identité propre, leur charte éditoriale ainsi que les ressources et garanties nécessaires afin d’assurer leur indépendance rédactionnelle. Les engagements prévoient également de limiter les partages de contenu entre les différents titres, à l’exception du contenu sportif ». L’objectif est de permettre certaines mutualisations nécessaires à la viabilité économique de l’ensemble, « tout en évitant une uniformisation des contenus et en préservant la diversité de l’offre d’information ». Ces engagements sont à durée indéterminée. Rossel ne pourra en outre cesser d’exploiter un titre « que si elle démontre à l’Autorité que son maintien n’est plus économiquement raisonnable », souligne l’ABC.
Rossel s’est ensuite engagée, pour une durée initiale de sept ans, « à continuer de déterminer les conditions de travail des journalistes selon les conventions en vigueur et dans le respect des mécanismes de concertation sociale ». Les engagements « protègent également le travail journalistique, notamment son indépendance, et encadrent le recours à l’intelligence artificielle afin d’éviter une utilisation excessive ou imposée ». Ils prévoient en outre l’adoption d’un code de conduite applicable aux journalistes indépendants, destiné à « garantir des relations contractuelles transparentes, prévisibles et équitables ».
Le respect de ces engagements sera confié à un mandataire extérieur. Il devra disposer « des moyens nécessaires pour suivre l’exécution des obligations imposées et faire rapport à l’Autorité ». Un organe de règlement des différends sera également établi en collaboration avec l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (AADJ) afin de trancher les litiges concernant le respect des engagements.
L’échange d’actions et la mise en œuvre opérationnelle de la fusion ne seront donc effectifs que lorsque ce mécanisme sera mis en place. Ce ne sera pas avant début octobre.
Quel sera l’impact pour les lecteurs ?
Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Bernard Marchant l’assure (lire par ailleurs) : « La plupart des lecteurs ne verront pas la différence. » Ce n’est pas pour autant que rien ne change. Concrètement, une bonne partie des synergies concerne les services de support (informatique, finances, outils d’édition…). Les régies publicitaires et le marketing partageront des outils communs.
Côté rédactionnel, les synergies concerneront essentiellement les services (jeux, météo, programmes télé, bourse…). Mais surtout le sport. Rossel Sport, l’agence qui regroupe déjà aujourd’hui les rédactions sportives du Soir et de Sudinfo, est appelée à s’étendre avec celle de la DH et de L’Avenir. « On veut être exhaustif », avance Bernard Marchant, mais chaque titre resterait libre d’adapter son offre.
Les synergies entre La Libre et La DH devraient être moins marquées qu’elles ne le sont aujourd’hui chez IPM
Bernard Marchant, CEO de Rossel
Concernant l’info dite « générale » (politique, société, économie, international…), Le Soir devrait rester Le Soir, tandis que, assure le CEO, « les synergies entre La Libre et la DH devraient être moins marquées qu’elles ne le sont aujourd’hui chez IPM ».
Les grandes manœuvres sont plutôt à attendre du côté de l’offre régionale, singulièrement pour L’Avenir, sous haute pression financière. L’idée consisterait à tirer le meilleur de chacun (l’info plus « urbaine » de Sudinfo, plus « rurale » de L’Avenir) pour remodeler une offre digitale commune. Côté papier, en revanche, « on ne cassera pas l’ADN des marques », assure Bernard Marchant. Certaines éditions devraient néanmoins disparaître, comme La Capitale qui devrait s’effacer au profit de la DH, appelée, elle, à s’imposer comme le journal de Bruxelles et sa grande périphérie.
Ces refontes auront inévitablement un impact dans les rédactions, singulièrement à L’Avenir où l’on se prépare à « une casse sociale ». « La règle chez Rossel c’est qu’un titre doit être rentable et qu’il ne peut pas en subsidier un autre », tranche Bernard Marchant.